Dossier Crise alimentaire et Décroissance : Manger local en geste de solidarité régionale et internationale

De AmiEs de la Terre de Québec.

Accueil
Dossiers
Liens & Lectures
Le comité




Comité décroissance des AmiEs de la Terre de Québec

Manger local en geste de solidarité régionale et internationale


par Anick Béland Morin et Antoine Descendres du Marché de solidarité régional de Québec et des AmiEs de la Terre de Québec.(1)



Les émeutes de la faim de 2008 nous ont interpellés de plein fouet sur nos habitudes de vie et sur l’interdépendance des pays du sud avec ceux du nord. Elles nous montrent que nous enfonçons dans une crise alimentaire mondiale qui touche et touchera tout un chacun à différents degrés. En 2008, c'était jusqu’à 2 milliards de personnes qui étaient menacées de souffrir de malnutrition. Selon un grand nombre d’analystes, l’augmentation de la consommation des denrées de base dans certains pays du Sud (émergence de classes moyennes et donc augmentation de la consommation de viande), ainsi que la diminution de la production de ces denrées (désastres climatiques) contribuent à la crise actuelle mais ne le feraient pas de façon aussi importante que veulent bien nous le faire croire les ténors du néolibéralisme. Des facteurs tels la spéculation boursière, la montée des biocarburants et le détournement des récoltes du sud vers le nord seraient des facteurs d’autant plus importants à considérer qu’ils sont évitables et qu’ils émanent du laxisme ou de l’ethnocentrisme des pays les mieux nantis.

La spéculation qui tue
La crise alimentaire n’est pas tant un problème de disponibilité des denrées – les silos et les conteneurs du monde abritant quantité de réserves - qu’un problème d’accessibilité pour les moins nantis créée par une montée vertigineuse sur les marchés internationaux des prix des denrées de base.

Deux facteurs auraient déclenché en 2007 la spirale inflationniste du marché des céréales : le soudain intérêt de l’administration Bush pour les agrocarburants (qui d’ailleurs constituent de véritables catastrophes écologiques) et les mauvaises récoltes dues aux aléas climatiques (sécheresses en Australie, inondations en Europe et en Chine, gel en Argentine). La crise immobilière étasunienne des derniers mois est sans aucun doute un troisième facteur qui a contribué à faire exploser les prix des céréales : les spéculateurs (dont plusieurs gestionnaires de fonds de retraite) ayant perdu beaucoup d’argent avec cette crise des papiers commerciaux se sont réfugiés dans d’autres secteurs économiques plus sûrs tels que l’énergie, les ressources naturelles et bien entendu les denrées de base afin de renflouer leurs portes-monnaies. La stratégie des spéculateurs, a été d’accumuler la propriété de certaines ressources ou actions afin de créer une situation de rareté provoquant ainsi une hausse des prix. « Ils peuvent ainsi acheter des droits de propriété (des contrats) sur des quantités de riz ou de blé, par exemple. Ils attendent ainsi quelques jours, quelques semaines, quelques mois au plus, sans jamais se faire livrer le riz ou le blé, et quand le profit paraît intéressant parce que les prix ont monté, ils vendent. C'est ainsi que tourne la spirale de la spéculation sur les prix des denrées, au profit des financiers, mais au détriment de centaines de millions de personnes, qui crèvent de faim. » (2)

Les politiques néolibérales
Ce qu’il faut savoir cependant c’est que le terrain était fertile pour que la spéculation ait de tels impacts. En effet, durant les dernières décennies, plusieurs pays du Sud ont goûtés aux politiques néolibérales des grandes institutions financières que sont la Banque mondiale (BM) et le Fond monétaire internationale (FMI) ou encore, aux recommandations de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). De toutes voix à l’internationale, on appelait à une plus grande libéralisation des économies du Tiers-Monde comme s’il s’agissait de l’unique planche de salut possible pour les pays dévastés par le colonialisme.
Depuis les années 80, les Plans d’ajustement structurel (PAS) du FMI ont été mis en place dans les pays endettés du sud afin d’accroître positivement leur balance commerciale, c’est-à-dire de rendre les revenus d’exportations plus importants que les dépenses d’importations. Le but premier : rembourser les riches pays créanciers (du nord) en argent ou via la mise à disposition de richesses locales (ressources naturelles, main d’œuvre bon marché, etc.)(3) Les pays du sud, autrefois préoccupés en priorité à répondre à leurs besoins, se sont fait imposer par le grand capital occidental -via le FMI- ces politiques qui prétendent qu’il vaut mieux pour eux d’utiliser les terres pour fournir le nord en produits exotiques plutôt que pour chercher à nourrir leurs populations.(4) L’équation était simple : «  l’agriculture locale serait abandonnée ou orientée vers l’exportation. Ainsi, on tirerait le meilleur parti non pas de conditions naturelles — plus favorables, par exemple, à la tomate mexicaine, à l’ananas philippin —, mais de coûts d’exploitation plus bas dans ces deux pays qu’en Floride ou en Californie. L’agriculteur malien confierait son alimentation aux firmes céréalières de la Beauce ou du Midwest, plus mécanisées, plus productives. Quittant sa terre, il irait grossir la population des villes pour devenir ouvrier dans une entreprise occidentale ayant délocalisé ses activités afin de profiter d’une main-d’œuvre meilleur marché. Les Etats côtiers d’Afrique allégeraient au même moment le poids de leur dette extérieure en vendant leurs droits de pêche aux bateaux-usines des pays plus riches. Il ne resterait plus ensuite aux Guinéens qu’à acheter des conserves de poisson danoises ou portugaises. Malgré une pollution supplémentaire générée par les transports, le paradis était assuré. Le profit des intermédiaires (distributeurs, transitaires, assureurs, publicitaires) aussi... » (5)

Les inégalités sociales font souvent parti de la réalité des pays du sud et viennent empirer les conséquences qu'ont les politiques néolibérales sur les populations. Ainsi, lorsque dans les pays du Sud l’agriculture survie, elle est très souvent dirigée par une clique de grands propriétaires terriens qui préfèrent exporter vers le Nord plutôt que redistribuer les denrées. Cela a pour conséquence de laisser des milliers de personnes dans l’incapacité de s’acheter une nourriture pourtant amplement disponible.

Finalement, comme le rappelle Guy Debailleul, de la Chaire en développement international de l’Université Laval, les pays du Nord qui devaient, selon ce même modèle, fournir en céréales le Sud, se sont ravisés afin de détourner leur production vers les biocarburants. Les puissants ont donc encore une fois prêché leur évangile libre-échangiste tout en « oubliant » de l’appliquer à eux-même.

Des solutions ?
L’aide alimentaire à elle seule n’est pas une véritable solution. En fait, elle fait aujourd’hui partie intégrante du système mondial de régulation des prix des céréales.(6) Il est évident que les implications citoyennes visant à ce que les politiciens revoient les implications des politiques occidentales envers les pays du Sud, à dénoncer l’illégitimité d’institutions telles que le FMI, la BM ou l’OMC , à remettre en question les traités de libre-échange tels que l’ALÉNA ( qui mène à l’expulsion de leurs terres plus de 50 000 fermiers mexicains par année) ou à conscientiser nos concitoyens paraissent plus que jamais pertinentes.

Notre responsabilisation en temps que consommateur ou investisseur peut, elle aussi, contribuer à changer les choses. Ainsi, nous pouvons espérer que les fonds éthiques ainsi que les produits issus du commerce équitable gagnerons en popularité. Cependant, cette crise, qui rappelons-le, pourrait menacer de famine quelques 2 milliards d’êtres humains, serait peut-être l’occasion d’aller un peu plus loin.

L’option de la souveraineté alimentaire est intéressante pour les peuples du Nord autant que pour ceux du Sud et constitue un concept de plus en plus populaire. La souveraineté alimentaire est définie comme « le droit des peuples à produire leurs propres aliments et à organiser la production alimentaire et la consommation selon les besoins des communautés locales en donnant la priorité à la production et à la consommation de produits locaux. »(7) Afin de libérer les citoyens et les agriculteurs du système néolibéral actuel (et de diminuer nos émissions de gaz à effets de serre), il faudrait commencer à diminuer, voir à éliminer, notre consommation de produits étrangers non-équitables. Ceci est particulièrement vrai pour les produits qui peuvent avoir des équivalents locaux. Par exemple, remplacer les fruits exotiques que l’on consomme quotidiennement par des fruits locaux de saisons et des fruits transformés (confitures, déshydratation, conserve, congélation) durant les autres saisons, découvrir des grains locaux tels que l’épeautre ou le kamut pour remplacer le riz, etc. Il peut être intéressant de regarder du côté des projets d’alimentation et d’agriculture de proximité pour avancer dans cette direction. On peut penser à des initiatives comme les paniers soutenus par la communauté ou les marchés de solidarité régionale qui permettent d’accroître considérablement l’accessibilité à des produits de chez-nous.

Cependant, tous ces changements reposent sur une réelle prise de conscience de nos sociétés riches du rôle qu’elles auront à jouer dans la refonte du système global actuel. Nous continuons, encore aujourd’hui en plein cœur de cette crise, à nous offusquer devant les mesures protectionnistes des pays les plus défavorisés, à critiquer la hausse de consommation de viande des asiatiques (il faut plus de 7 kg de grain pour produire 1 kg de bœuf ) et à dénoncer le développement et la pollution des pays dits émergents. Ce faisant, nous oublions quelles sociétés ont imposé ces transformations économiques au tiers-monde, prétendent pouvoir servir de modèle au niveau planétaire, achètent ces marchandises fabriquées dans les sweatshops du sud et consomment comme s’il existait 4 planètes de rechange. Ne devrions-nous pas diminuer nous-mêmes notre consommation de viande et de produits exotiques ainsi que repenser notre mode de vie avant d’aller faire la morale aux pays en développement ? Après tout, ils ne font que suivre l’exemple de « ceux qui ont réussi » ainsi que les recommandations que nous leur avons imposées par le biais des politiques du FMI, de la BM et de l’OMC ! Il faudrait donc apprendre à respecter ce droit de chacun de se nourrir en priorité et cela commence par la consommation locale !

Anick Béland Morin et Antoine Descendres


(1) Ceci est la version améliorée d'un article des mêmes auteurs publié dans le journal du Centre Régional de l' Environnement Capitale-Nationale de juin 2008.

(2) Dossier En profondeur, La crise alimentaire. www.radio-canada.ca/crisealimentaire

(3) Une bonne illustration de ce genre de politique est fournie dans Confessions d’un tueur à gage économique, l’œuvre autobiographique de John Perkin dont un résumé est ici disponible : www.contreinfo.info/article.php3?id_article=1159

(4) Lire Michel Chossudovsky, La Mondialisation de la Pauvreté, Écosociétés, 1997. ou Joseph E. Stiglitz, La grande désillusion, Fayard, 2002. M. Stiglitz est prix Nobel d’économie et ex économiste en chef de la Banque Mondiale (1997-2000). M.Chossudovsy est professeur d’économie sociale à l’Université d’Ottawa.

(5) Serge Halimi, FMI-FAIM, Le Monde Diplomatique, mai 2008

(6) Entre autre, l’aide fait baisser les stocks au nord et contribue à soutenir les prix sur le marché mondial. Lire Marc Dufumier, Agricultures africaines et marché mondial, Fondation Gariel Péri, Paris, 2007. Marc Dufumier est ingénieur agronome et enseignant-chercheur français, dirigeant la chaire d'agriculture comparée à l’Institut des sciences et industries du vivant et de l’environnement (Paris).

(7) Via Campesina www.viacampesina.org






Comité décroissance des AmiEs de la Terre de Québec
Outils personnels