Michel Jurdant

De AmiEs de la Terre de Québec.


Une mention spéciale est faite ici à Michel Jurdant, écologiste, parti beaucoup trop tôt il y a 21 ans déjà suite à des complications cardiaques. On a dit de lui à ce moment qu'il était sans doute l'écologiste québécois le plus articulé de sa génération.


Présentation

Michel Jurdant - Écologiste. Belgique 1935/Québec 1985

Se définissant comme écologiste alors que ce n'était pas la mode, il en avait la formation scientifique et technique. Son expérience d'ingénieur forestier a compté aussi pour beaucoup: 22 ans tout de même au service d'Environnement Canada. Entr'autres, il avait marché - avec quelques-uns de ses coéquipiers de l'époque - d'un bout à l'autre les territoires de la Baie James et du Saguenay et esquissé la méthodologie pour l'Inventaire du Capital Nature. Une des suites de cette méthodologie fut le développement accrû de la biogéographie au Québec sinon au Canada et ailleurs. Par la suite aussi quelques uns de ses co-équipiers - dans un contexte fort différent - ont mis au point l'actuel Cadre Écologique de Référence du Québec. Il a même "essayé" (ce sont ses propres mots) au début des années 1980 d'enseigner la foresterie à l'Université Laval.


En 1976, il publiait Les Insolences d'un Écologiste qui reçut à l'époque un large écho dans la presse du Québec du moins. Un peu à l'image des Insolences du Frère Untel 20 ans auparavant qui avait lancé la remise en question du système d'éducation et de la "joualisation" de la langue française chez-nous, Les Insolences d'un écologiste visaient à mettre à nu le saccage de notre pays et de nos concitoyens par le consumérisme et le productivisme et un sens à rabais de l'éthique tant collective qu'individuelle. Son ouvrage était donc volontier provocateur et porté vers la controverse; il ne cherchait pas qu'à se faire des amis.


Mais son livre le plus remarquable est sans contredit : Le Défi Écologiste publié quelques semaines après sa mort subite. Après de nombreux débats internes, Les Amis de la Terre de Québec avaient formulé auparavant un Manifeste pertinent sur plus d'un point mais aussi émotif que surchargé et sans programme politique défini ... un cri d'indignation sans doute, une révolte bien sentie mais pas un discours articulé. Michel Jurdant a pris généreusement sur lui de donner forme, cohérence et sens pratique à tout cela. Et il a conçu et rédigé Le Défi Écologiste.


Bien que d'un bout à l'autre empreint d'une profonde indignation son livre est donc articulé et devait fournir la plate-forme politique pour leur action aux Amis de la Terre de Québec aussi bien qu'à l'ensemble des écologistes conséquents - cohérents - du Québec.


Le Défi Écologiste comprend

a) Un Diagnostic implacable de la société de consommation et productiviste quant à ses effets sociaux et culturels aussi bien que naturels;
b) Les Alternatives possibles;
c) Les critères éthiques des choix à faire et finalement
d) Un programme politique pour un Parti Écologique du Québec. Rien de moins. Un programme en fait pour quelques générations !


Même après 20 ans des chapitres entiers de cet ouvrage sont d'actualité et le plus souvent confirment - si besoin est - le caractère prophétique de ce qui à l'époque a pu être taxé de "radicalisme" au sens péjoratif du terme. Jurdant ne se contentait pas de montrer les problèmes, il offrait une ou des pistes de solutions. Ils essayait d'imaginer la différence entre la société actuelle et celle de ses rêves .. quand même c'est pas facile à faire au Québec surtout pour lui qui avait ce qu'il fallait pour jouer le jeu du système, en profiter et se taire.


Michel Jurdant a parlé aussi, surtout pour les écologistes à prétention "politique", de "SOLIDARITÉ DANS LA COHÉRENCE".


"Se réapproprier son pouvoir de vivre, voilà bien la pensée unificatrice et l'option fondamentale de la convergence écologiste."
Michel Jurdant


Jurdant décrit aussi les quatre principes qui permettraient aussi bien le type de solidarité cohérente recherchée que la réalisation de ce "développement durable" dont on nous rabat les oreilles ces dernières années et qui n'a de "durable" que le développement - et ils sont les suivants : Équité, Démocratie, Diversité, Autonomie.


Principes

Équité

Est-ce que mon action incite au partage dans la communauté ou bien est-ce qu’elle favorise seulement un individu, une industrie ou une communauté ?

Démocratie

Est-ce que mon action va encourager l’émergence d’une vraie participation citoyenne dans la prise de décisions ou bien est-ce que cette action est une directive incontournable et établie d’avance ?

Diversité

Est-ce que mon action protègera la diversité biologique, culturelle, linguistique et humaine ou bien est-ce que cette action en réduira la quantité ou la qualité ?

Autonomie

Est-ce que mon action favorise l’autonomie des individus, de la communauté ou bien cette action éloignera t-elle le centre de décision du lieu de l’action ?


Le Défi Écologiste n'était pas - et n'est pas - du marxisme recyclé, ni surtout de l'occultisme béat ou du féminisme d'État par la bande..ou même un sermon pour carnivores repentis !! Quatre ans avant la chûte du mur de Berlin et avant Tchernobyl il était aussi critique du productivisme des États socialistes que de celui des pays capitalistes dans lesquels nous survivons. Il usait d'un ton sans concession aucune aussi bien envers l'Université que pour l'Industrie et les Gouvernements .. et "leur" Technocratie émergeante sur fond de "méritoriocratie". Mais on l'oublie: il avait même la dent dure envers certains "écolos" qui voient en l'écologie prétexte à démarches activistes a quand ce n'est pas anti rationnelles et au rejet aveugle de la science et des technologies... le prototype même de l'inconscience tant reprochée aux consommateurs toutes pointures et aux productivistes tous azimuts.


"...Nous vivons à une époque où la réflexion est méprisée au profit de l'action et ce mépris existe malheureusement dans les mouvements alternatifs. Ils sont trop souvent peu soucieux de voir comment tout s'enchaîne (les dimensions sociales, économiques, culturelles, écologiques, technologiques) et peu conscients de tout remettre globalement en question. Ces mouvements ont tendance à croire qu'ils pourront atteindre leurs objectifs dans le cadre de la société actuelle, quitte même à les ajuster pour les rendre plus compatibles avec ceux de la société..."


"...Le mouvement écologiste manque t-il son coup ? Il semble bien qu'il régresse plutôt, parce qu'en 1978, lors des assises écologiques du Lac Saint-Joseph, l'atmosphère était à l'alternative: l'écosociété était dans l'air et on la sentait vécue par la majorité des participants. Cinq ans plus tard, à Minogami, les alternatifs étaient peu nombreux! Ils avaient l'air perdu, les pauvres! Par contre les technocrates des deux ministères de l'Environnement étaient présents et très heureux de pouvoir ainsi prétendre avoir consulté les groupes militants de base sur les politiques et leurs programmes."..


Bibliographie

  • Les insolences d'un écologiste (1976), Michel JURDANT, Sillery, Boréal Express. ISBN 2-89052-028-5
  • Le défi écologiste (1984), Michel JURDANT, Montréal, Boréal. ISBN 2-89052-121-4
  • Le défi écologiste (1988), Michel JURDANT, Montréal, Boréal. ISBN 2-89052-222-9