Vancouver 2010™ : le capitalisme durable à son meilleur
par Antoine Descendres du Comité Décroissance des AmiEs de la Terre de Québec (1)
Nous en sommes tous conscients malgré nous : la ville de Vancouver est l’hôte des jeux olympiques (JO) d’hiver. Les médias de masse, dont les coffres sont renfloués par ces festivités, nous replongent déjà dans le marketing évènementiel et dans la publicité olympique alors que nous venons à peine de sortir des scandales associés à Pékin 2008. Cette fois-ci, nous dit-on (encore !), les jeux seront plus verts que jamais et leur tenue se fera dans le respect de tous et de toutes. Pas nécessaire de chercher longtemps pour se rendre compte qu’il n’en est rien.
L’élargissement de la route menant de Vancouver à Whistler et la destruction concomitante d’Eagleridge, un espace sauvage abritant nombre d’espèces menacées, est sûrement une des conséquences les plus médiatisées des jeux de Vancouver(2). Les coupes, qui ont été effectuées sur 12 hectares, ont touché environ 4800 arbres. Plusieurs centaines de ces arbres faisaient parti de l’une des dernières forêts (âgée de 500 ans) d’arbousier de l’île(3).
Mais Eagleridge n’est qu’un exemple de la destruction environnementale associée à ce projet Olympique. Ces jeux signifient en fait la coupe de plus de 100 000 arbres, la créations de plusieurs hectares de stationnement, le dynamitage et l’asphaltage de milieux naturels sauvages, le remplissage de milieux humides, l’excavation de fonds aquatiques(4), la construction d’une incroyable quantité de pavillons et d’hôtels, d’un village olympique de 7 hectares, de ponts, de routes, de viaducs, d’une ligne de train reliant l’aéroport au centre-ville, de systèmes d’aqueduc, d’installations sportives à vocations toutes plus éphémères les unes que les autres, etc. En incluant la pollution liée au transport aérien et aux activités durant les 27 jours de célébration, la somme des émissions de CO2 associées aux JO de Vancouver est évaluée à 3,7 millions de tonnes(5). Comparativement, en 2003, 77 des 191 pays de la planète émettaient annuellement moins de CO2.
La résistance autochtone
La destruction des milieux naturels du Canada n’est évidemment pas nouvelle mais historiquement, en Colombie-Britannique, l’expansionnisme occidental a rencontré une résistance autochtone particulièrement vigoureuse qui leur a permis de demeurer les propriétaires (selon la législation) de la quasi-totalité du territoire provincial(6). Aujourd’hui, même si une grande partie des autochtones ont abdiqué leurs droits devant le rouleau compresseur occidental, différents groupes autochtones continuent de se battre afin de bloquer l’expansion, le développement ou l’ouverture de différents centres de ski répartis sur plus d’une douzaine de montagnes(7). Car en plus d’être assiégées par toute une série de nouveaux produits chimiques visant à augmenter la production de neige artificielle(8), les montagnes de Colombie-Britannique, au cœur des territoires et des cultures autochtones, sont prises d’assaut par les promoteurs qui, avec l’aval d’un gouvernement provincial avide de développement, vise à multiplier les pistes, les remontées mécaniques, les hôtels & condos (routes, aqueducs, électricité, stationnements, etc), les terrains de golf, les forfait d’ « héli-skiing » ou de « snowmobil-skiing », etc. Les terres autochtones (considérées par le gouvernement comme des « terres de la couronne »)sur lesquelles sont menés ces projets de développement, sont généralement vendues à rabais ou cédées par le provincial au privé. Les jeux olympiques constituent en fait la justification qui a permis au gouvernement Campbell de mettre en place une série de réformes qui ont favorisé et accéléré l’acceptation et la réalisation d’une multitude de ces projets de développement(9).
Un cadeau pour le privé
La facture de plusieurs des projets olympiques risque d’être refilée aux contribuables de la Colombie- Britannique et du reste du Canada. Le village olympique par exemple devait initialement être un projet rentabilisé par le privé. Finalement, il coûtera près d’un milliard de dollars aux contribuables(10). Lorsque l’on regarde les JO précédents, on se rend compte que le plus aberrant, est que malgré tout cela et malgré les engagements initiaux à ne pas le faire, une grande partie des infrastructures seront fort probablement vendues à rabais au secteur privé lorsque les jeux seront terminés(11). Ainsi, on privatise les profits et on socialise les pertes…comme d’habitude. Selon les plus récentes estimations, les jeux pourraient coûter jusqu’à 6 milliards(12). Certains des projets justifiés par les JO font cependant parti d’une stratégie plus large d’expansion du tourisme et du commerce international. L’expansion des infrastructures routières, ferroviaires et portuaires par exemple permettra de faire croître les activités minières, pétrolières et gazières de la région.
La crise du logement amplifiée et les « indésirables » criminalisés
Pour pouvoir avoir les jeux, Vancouver devait construire 4000 chambres (l’équivalent de 11 hôtels Delta ) puisque les 22 000 chambres préexistantes n’auraient pas suffit à loger tous les athlètes, commanditaires, administrateurs, officiels, arbitres et chauffeurs qu’apportent les JO. Cela a entraîné l'embourgeoisement de quartiers entiers, le déplacement des gens à faibles revenus et la fermeture de plusieurs commerces de proximité(13). Comme la location des chambres d’hôtel pour la période des jeux est devenue plus coûteuses que la location des appartements, les touristes se sont attaqués au secteur locatif, dans une ville où la crise du logement faisait déjà rage depuis plusieurs années. Les baux excluant le mois de février se sont multipliés et la spéculation immobilière a fait des siennes. Tout cela a eu pour conséquence de mettre à la rue des centaines de résidents. Ainsi la Pivot Legal Society a établi que la population itinérante dans le cœur du centre ville avait augmenté de 373% entre 2002 et 2008(14).
Devant cette situation, les législateurs ont décidé de prendre les grands moyens et ont adopté, à partir de 2004, plusieurs règlements visant à …se débarrasser des sans-abris(15). Évidemment, malgré la criminalisation croissante des comportements “décadents”(16) au centre-ville, l’itinérance n’a pas diminué. Comble de l’idiotie, un règlement passé en 2009 permet maintenant aux policiers d’amener de force les sans abris dans des centres d'hébergement spéciaux situés loin du centre-ville(17). En plus de frôler le fascisme, cette mesure amène d’importants problèmes en réduisant considérablement chez les itinérants l’accessibilité à des services généralement offerts qu’au centre-ville (soupes populaires, échanges de seringue, services médicaux, etc.). Ironiquement, la ville de Vancouver avait prévu, dans le cadre de sa mise en candidature, transformer 250 unités du village olympique en logements sociaux. De façon tout à fait prévisible, elle a sabré dans le projet après sa victoire. Aux dernières nouvelles, la ville ne pouvait plus s’engager à ce que ces logements sociaux - s’il y en avait encore- soient destinés aux pauvres(18) !?!
Les oppositions
Mais il n’y a pas que les sans abris qui sont criminalisés depuis l’arrivée des JO à Vancouver. Toute opposition, même pacifique, peut maintenant être réprimée. Effectivement, le 23 juillet 2009, la ville a passé une résolution interdisant les enseignes, le bruit, les nuisances, les mégaphones et les affiches qui interfèrent avec « le succès des jeux » ou la « jouissance du divertissement sur la propriété de la ville ». Chaque offense peut se mériter une amende de 2000$ minimum(19). Parallèlement, la sécurité entourant les jeux est hallucinante : 4000 soldats et 16 500 policiers seront déployés alors que des caméras surveillent déjà chaque recoin de la ville(20). Le budget pour la sécurité a d’ailleurs été multiplié par cinq et approche maintenant le milliard de dollars (21).
Mais toute cette sécurité n’est pas innocente : hormis toutes les injustices locales et les aberrations associées à la préparation des JO à Vancouver, nombreuses sont les raisons de protester pendant ces jeux. Avec l’actualité, on peut immédiatement penser à l’occupation par le Canada de l’Afghanistan(22) ou aux positions du gouvernement Harper par rapport à des enjeux internationaux tels que le réchauffement climatique ou la Déclaration des droits des peuples autochtones.
Alors que Vancouver sera le centre d’attention de millions de citoyenNEs, les JO pourraient aussi être l’occasion de faire une plus profonde remise en question des valeurs qui animent le sport moderne, véritable miroir de nos sociétés occidentales ! Car ces festivités, que l’on dit rassembleuses, sont celles de l’élitisme, de la compétition à outrance, de la réussite à tout prix, de l’égocentrisme et du nationalisme débridé. Les idoles sportives, que l’on présente comme modèles à nos enfants, pour mieux justifier l’existence du sport professionnel, sont dopées et surmenées. L’appât du gain est une motivation qui prend de plus en plus de place dans certaines disciplines qui parallèlement, favorisent chez le citoyen moyen la contemplation béate plutôt que la participation active.
L’omniprésence de commanditaires olympiques, tous plus immoraux les uns que les autres, symptomatise la commercialisation de chacune des sphères de nos vies. Alors que les opportunistes du monde entier (politiciens, promoteurs, entrepreneurs, firmes de communication, médias, financiers, multinationales, proxénètes(23) , etc.) se remplissent les poches avec les olympiques et que les médias nous abreuvent d’analyses sportives et d’entrevues toutes plus insignifiantes les unes que les autres, comment peut-on ne pas s’interroger à savoir combien de pistes de bobsleigh devront encore être construites de par le monde avant que nous prenions conscience des véritables besoins de cette planète?
Antoine Descendres
(1) Le présent article a initialement été écrit pour le journal du Mouvement Québécois pour une Décroissance Conviviale : L'Objecteur de croissance (premier numéro de 2010). Certaines informations ont cependant été ajoutées dans la présente version ou ne sont disponibles que sur le site du Comité Décroissance des AmiEs de la Terre de Québec.
(2) Ce projet du ministère des Transport de Colombie-Britannique a été particulièrement médiatisé d’abord parce que la municipalité de Vancouver Ouest s’y est opposé mais aussi parce que les citoyenNEs ont dû se rendre jusqu’au blocage physique (par désobéissance civile) du projet. La réponse des autorités a alors été l’emprisonnement de Betty Krawczyk , activiste de 78 ans et d’Hariett Nahenee, authochtone de 71 ans (peines de 10 mois et 14 jours respectivement). Madame Nahenee a dû purger sa peine dans une prison pour hommes où elle n’a pas eu accès aux soins dont elle avait besoin. Elle est décédée quelques jours après sa libération.
(3) Christopher A. Shaw, Five Ring Circus. Myths and Realities of the Olympic Games. New Society Publishers, Gabriola Island, 2008. 325 pages.
(4) La gravelle de la rivière Fraser continue d’être extraite par l’industrie de la construction locale malgré un rapport fédéral qui estime que cette activité aurait tué environ 2,25 millions de jeunes saumons roses. La chute des populations de saumons, provoquée par de multiples facteurs, menace l’approvisionnement des autochtones. Lire Christopher Pollon, Salmon Kills and the Politics of Mining the Fraserwww.TheTyee.ca, 19 avril 2006
(5) Calcul mené par 2010 Watch et par le Work Less Party. Le détail de ce calcul est donné dans le livre de Christpher A. Shaw aux pages 245 et 246. Il en est de même pour les comparaisons des émissions par pays.
(6) Lire la section Stolen Native Land à http://no2010.com/node/19 pour avoir un survol de l'historique des luttes judiciaires autochtones en Colombie-Britannique.
(7) Sun Peaks : une expansion de 294 M$. Plus de 70 arrestations. Melvin Creek : un camp y est monté depuis 2000 contre un centre de ski de 530 M$. Mont Cheam : plusieurs arrestations en 2003 après le blocage d’un train. 20 remontées prévues sur 8 montagnes différentes, 3 villages touristiques, un terrain de golf et 500 000 visiteurs par an de prévus. Merritt : 2 centres de prévus. À Valemount, Revelstoke & Blue River, d’autres nouveaux centres ont été approuvés. Le Jumbo Glacier Alpine Resort : expansion de 450 millions de dollars. Près de Kelowna, Big White et Crystal Mountain ont été approuvés pour des expansions de plus de 100 millions de dollars. Source : Ibid
(8) Le Snomax™ est utilisé depuis plus longtemps mais amène beaucoup d’inquiétude à cause de ses origines bactériennes. Le polysiloxane n’est pas nouveau non plus mais était plutôt utilisé… comme pesticide. Lire L'additif SNOMAX™ améliore le rendement des canons à neige mais à quel prix ?décembre 2007.
(9) Voir le BC Resort Strategy & Action Plan
(10) Lire Bob Mackin Vancouver releases secret Olympic Village documents, Vancouver 24 hours, 19 juin 2009. Le prolongement du Sky Train jusqu’à l’Aéroport International de Vancouver est un autre exemple de projet olympique boiteux. Selon les récentes estimations du vérificateur général de la Colombie-Britannique, ce projet signifiera un déficit annuel de 14 à 21 millions pour les 25 prochaines années. Lire Canada Line to lose millions each year despite strong ridership The Province, 12 novembre 2009
(11) L’exemple d’Athènes est particulièrement parlant. Lire l’article Les nouveaux défis de la Grèce : sauvegarder l’héritage et l’esprit des Jeux Le Monde Diplomatique, août 2006
(12) Lire Daphne BramhamOlympics bill tops $6 billion — so far. The Vancouver Sun. 23 janvier, 2009. Voir également Christopher A. Shaw, Five Ring Circus. Myths and Realities of the Olympic Games. New Society Publishers, Gabriola Island, 2008. 325 pages.
(13) Rien d’étonnant : un rapport de 2007 du groupe onusien Centre on Housing Rights and Evictions estime que durant les 20 dernières années, les olympiques auraient déplacé plus de 2 millions de personnes. Les jeux de Pékin qui ne sont pas inclus dans cette estimation représenteraient 2 autres millions à eux seuls.
(14) La population itinérante serait passée de 600 en 2002 à 3000 en 2008.
(15) Le Safe Street Act de 2004 visait à diminuer de 50% le nombre de sans abris grâce entre autre aux contraventions. Évidemment, toutes ces législations n’ont que précarisé la situation des itinérants.
(16) Une directive de 2008 prévoyait une augmentation de 20% des charges contre des délits tels que la quête agressive, le « squeegeeing », la vente de rue illégale ou le couchage en des lieux publics. Lire Pivot Legal Society lawyer opposes ticketing homeless Staight.com, juin 2008
(17) Lire Vancouver police won't physically force homeless into shelters, police chief says Vancouver Sun, 7 décembre 2009
(18) Rapport du Vancouver City Staff pour le Vancouver’s City Council. Voir également Athlete's village missing social housing aspect, 4 novembre 2009, ctvbc.ca
(19) Évidemment, la ligue des droits civils de Colombie-Britannique considère ce règlement municipal comme une énorme entrave à la liberté d'expression et est en démarche en cours suprême pour contester la constitutionalité d'un tel règlement municipal. Lire BC Civil Liberties Association Files Suit Against City of Vancouver For Olympics Speech Restriction Bylaw Vancouver Observer, 7 oct 2009.
(20) Au centre-ville, chaque autobus public est maintenant muni de trois caméras.
(21) Le budget pour la sécurité est passé de 175 M$ à plus de 900M$. Il faut aussi noter que dans ce dossier, le gouvernement de la Colombie-Britannique a fait faux bond et que la part payée par le gouvernement fédéral est passée de 50 % à 72%. Lire Vancouver 2010: Ottawa paiera le gros de la sécurité Le Devoir, 23 février 2009
(22) Rappelons qu’ironiquement, le Canada ainsi qu’une dizaine d’autres pays occidentaux avaient boycotté les Olympiques de Moscou de 1980 parce que l’URSS occupait alors ce même pays ! Lire Afghanistan - Faut-il boycotter les Jeux de Vancouver? Le Devoir, 21 avril 2009
(23) Voir le Olympic Greenwash flyer à www.olympicresistance.net/content/resources ou encore visiter les sites suivants : killercoke.org (Coca-Cola), corpwatch.org (General Electric), stopblooddiamods.org(Birks), bhopal.net (Dow), tarsandswatch.org (Epcor), mcspotlight.org(McDonald's)
(24) Tous les olympiques amènent une hausse locale et momentanée de la prostitution. Lire Canadian prostitutes get training for the Olympics Reuters, 20 mai 2009.
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